En finir avec la prétention du photographe


Balade au Port de la Pointe Rouge







Quand nous nous passionnons pour la photographie, il y a toujours au début cette insouciance, cette fraicheur dans le regard qui nous fait nous intéresser à tout ce qui nous entoure. Nous nous extasions devant le moindre petit pétale de rose que l'on va photographier sous tous les angles. Nous progressons, petit à petit. Et puis nous regardons ce que les autres font : ces belles photos de voyages prises sur un lac à l'autre bout du monde. Wahou ! Nous aimerions tant en faire autant. La frustration pointe alors le bout de son nez. Nous n'avons pas envie de prendre des photos banales, que n'importe qui d'autre peut prendre. Alors s'engage une lutte contre l'ennui photographique.

 

 

L'ennui du banal

 

Dans la vie, il est relativement rare de se retrouver au bon endroit au bon moment. Et en photographie, c'est la même chose. Si nous attendons les conditions parfaites alors nous ne prendrons pas beaucoup de photos.

 

Car justement, cela m'est arrivé et pendant trop longtemps. Je me suis retrouvé dans cette phase où je ne prenais même plus mon appareil lors des fêtes d'anniversaire ou des soirées entre amis. Je ne voulais le sortir que pour des occasions qui selon moi le méritaient artistiquement parlant. Quelle prétention ! Résultat des courses : je prenais rarement du plaisir à photographier. Sans vraiment me l'avouer, j'ai fini par m'ennuyer.

 

Nous avons tous le même but en tant que photographe (amateur ou professionnel) : créer quelque chose de visuel et d'impactant émotionnellement. Sans quoi, nous n'y trouvons pas notre compte. Dans cette quête "du sujet", il est parfois naturel de se détourner de ce qui nous semble banal. Nous avons beau exercer notre regard, il se peut qu'au bout d'un certain temps, nous ne voyons plus. Nous nous transformons alors en véritable robot qui décide de manière binaire ce qui mérite ou pas d'être photographié.

 

Et si le sujet, quel qu'il soit, ne présupposait pas de la valeur d'une photo. Et s'il n'y avait pas de bons ou de mauvais sujets. Et si la clé pour vaincre cette frustration lancinante était de se donner un défi difficile à relever : celui de prendre du plaisir à saisir l'ordinaire du quotidien.

 

 

William Eggleston

 

Photographier l'ordinaire. En voilà un qui est passé maître en la matière et qui ne peut que nous inspirer dans ce domaine : C'est William Eggleston.

 

Photographe américain, Il s'est fait connaître à la fin des années 60 pour avoir joué un rôle majeur dans la démocratisation de la photo d'art en couleur. Mais il est aussi connu pour avoir cette incroyable faculté à interroger tout ce qui l'entoure.

 

William Eggleston
Cette image représente à elle seule toute l'attenton qu'il portait aux couleurs et à la compostion

 

Comme tout photographe qui se respecte, son talent n'est pas apparu comme par miracle du jour au lendemain. Il est lui aussi passé par cette phase de profond ennui. À l'époque des ses débuts, un de ses mentors n'était autre que Henri Cartier Bresson (à qui j'ai réservé un petit article ici). Il essayait de l'imiter au point de réaliser de "faux Henri Cartier Bresson". Mais pour libérer son véritable potentiel, il devait trouver son propre style, sa propre voie. Et il finit par la trouver en sortant de sa zone de confort et des sentiers battus.

 

 

« Je devais me rendre à l’évidence que ce que j’avais à faire, c’était de me confronter à des territoires inconnus. Ce qu’il y avait de nouveau à l’époque, c’étaient les centres commerciaux – et c’est ce que j’ai pris en photo. »
William Eggleston

 

 

C'est ainsi qu'il s'est retrouvé à prendre des clichés de centres commerciaux, de voitures sur des parkings, de stations services. Tout ce qui se trouvait en bas de chez lui a été passé au tamis. Et c'est en se concentrant sur la composition puis sur la couleur qu'il est parvenu a réaliser des œuvres qui sortaient justement de l'ordinaire à l'époque.

 

Memphis, 1965
Photo de William Eggleston prise à Memphis 1965

 

Une vulgaire ampoule au plafond pouvait par exemple retenir toute son attention.

 

Ampoule au plafond
Ou était-ce les affiches dans le coin de l'image ? 

 

Il photographiait aussi les membres de son entourage. Il était aussi un portraitiste.

 

Portrait de femme
Je vous invite au passage à feuilleter le livre "FROM BLACK AND WHITE TO COLOR" qui est une véritable source d'inspiration (vous le trouverez facilement à la bibliothèque)

 

William Eggleston apporte la preuve, par l'ensemble de son œuvre, que nous pouvons toujours trouver matière à photographier, sans avoir à aller chercher bien loin. Alors, chers photographes, prenons exemple sur lui, rentrons "en guerre avec l'évidence".

 

 

Petite balade au Port de la Pointe Rouge

 

Pendant l'écriture de cet article, je suis donc parti en guerre moi aussi, armé de mon appareil photo. J'ai choisi, comme champ de bataille, un endroit justement banal, sans grand intérêt pour moi : le Port de la Pointe Rouge à Marseille, juste en bas de chez moi (je ne me suis jamais passionné pour les bateaux, peut être que ça viendra).

 

Quelque part au port de la Pointe Rouge

 

Et ce ne fut pas un exercice facile. Car, arrivé à bon port, je n'avais qu'une seule envie, c'était de rentrer chez moi. Pendant la première demi-heure, je n'ai même pas sorti mon appareil photo. Je me suis simplement promené en me demandant ce que je foutais là... Il n'y a avait pas "âme qui vive" autour de moi.

 

Au Port de la Pointe Rouge

 

C'est alors que j'ai décidé de briser la glace. J'ai pris une première photo. Puis une seconde. Et une troisième. Je ne me posais pas vraiment la question de savoir ce que je photographiais mais accordais beaucoup de soin au cadrage, à la mise au point. Peu à peu, l'ennui s'est dissipé et a laissé place au simple plaisir de prendre quelques clichés. J'étais bien décidé à ne pas me soucier du résultat mais plutôt à bien profiter de ma petite balade photographique et j'ai fini par prendre beaucoup de plaisir à le faire !

 

Homme au Port de la Pointe Rouge

 

N'attendez pas d'avoir un joli projet en tête pour sortir de chez nous et photographier. Ce ne sera jamais du temps perdu. Vous progresserez. Vous sortirez de votre zone de confort. Peut être que vous jugerez n'avoir aucune belle photo à montrer au bout du compte. Mais est-ce vraiment si important ? Ce sera pour la prochaine fois. La patience est l'une des plus grande vertu du photographe, ne l'oublions pas !







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